le Massager, août 2000, pp. 20-22.
Par Claudie Pfeifer, M.A., dansethérapeute et massothérapeute

Centré, créatif, ouvert au monde

Il vous est certainement arrivé lors de votre pratique de massothérapeute, d’entendre des clients vous demander : ça doit être fatiguant pour vous de masser? Vous avez le nez collé sur le quadriceps de votre client et le dos cassé en deux et vous répondez pourtant : « il existe des moyens pour prévenir la fatigue », tout en réalisant que vous venez de vous prendre en flagrant délit d’oubli de ces moyens.

Cet article a pour objectif de donner des éléments de réflexion sur notre pratique en tant qu’êtres vivants forts et vulnérables à la fois, désirant approfondir notre connaissance de nous-mêmes dans la relation à l’autre, sentir notre place, trouver notre origine.

Le sens du mouvement

Si j’ose faire un parallèle avec mon expérience en danse, les lois qui régissent un bureau de massothérapeute répondent aux mêmes principes qu’une scène de chorégraphie à savoir des notions d’espace, de temps et d’énergie, indissociables les une des autres.

Dans le cas de notre pratique, l’espace sera notre bureau avec des accessoires (table, bureau, chaises) organisés selon notre composition personnelle. Même si certains principes exigent qu’il soit le plus neutre possible, l’aménagement intérieur nous ressemble et devra nous donner du plaisir a y travailler.

Le temps sera géré par une organisation et des variations rythmiques avec un début et une fin clairement déterminés au début de la rencontre. Pour répondre aux besoins des clients nous varierons le rythme d’intervention. Par exemple, les mouvements d’effleurage ou de percussion demanderont un mode rythmique différent qui devra « traverser » le praticien des pieds à la tête pour rester des mouvements vivants et non simplement techniques.

Par énergie, selon le dictionnaire étymologique, nous parlerons de « energeia » en grec, soit « force en action », cette force morale ou physique dont parle leLarousse et qui nous permet d’accompagner un processus de soin. Ne dit-on pas : « je suis pleine d’énergie ou mon énergie est à terre »?

Il y a équilibre lorsque les éléments espace, temps et énergie sont conjugués. Si un des éléments manque, alors il y a déséquilibre avec inconfort des clients et risque d’épuisement pour le thérapeute.

Pourquoi ce parallèle osé avec la danse? Le corps du massothérapeute se met en mouvement dans un espace donné, dans un temps donné et avec une certaine énergie dans le but de communiquer avec un public (ici le client est unique).

Selon les lois fonctionnelles, tout mouvement est provoqué par un déplacement du poids qui amène un changement sur la base d’appui. Ce déplacement du poids est conjugué avec un déplacement du centre de gravité dans une direction donnée.

Ce mouvement se fait sur une échelle de tension; par exemple si la pression a besoin d’être légère, au lieu d’activer juste les bras, la conscience du centre de gravité qui monte suffit à alléger la pression du toucher.

Si la pression a besoin d’être forte et profonde, au lieu de monter les épaules aux oreilles et de surcharger toute notre ceinture scapulaire, il suffira de descendre et de déplacer notre centre de gravité d’un appui à l’autre en expirant. C’est de cette façon que je définirai la notion d’être centré.

En effet, la qualité du toucher et la réceptivité au client dépendront de la façon dont nous sommes centrés lors de notre pratique. Toucher une moyenne de six personnes différentes par jour demande une adaptabilité et une présence constante au moment du soin. Puis entre les rendez-vous, la capacité de se ressourcer rapidement pour se préparer à la personne suivante. Être conscient des moments où nous sommes centrés ou décentrés permet de développer notre qualité de présence et de donner vie à la technique.

L’espace-temps

Le massage est supposé commencer et finir à une certaine heure. Notre corps fonctionne selon une horloge biologique ainsi que les rapports qui nous lient à l’environnement. La chronobiologie, ou science des rythmes, étudie ces relations qui unissent l’homme et les rythmes de la nature. Le temps cesse d’être une influence externe et magique pour devenir la trame même de la vie et une propriété fondamentale du vivant. (1) La prise en compte du temps fait partie d’une démarche essentielle pour prétendre à une vie épanouie, une santé plus sereine. (2)

La prise en compte du temps est nécessaire dans le cadre de notre pratique. Pourquoi la consultation doit-elle avoir un début et une fin clairement définis à l’avance? Cela donne au client des repères à l’intérieur desquels la dynamique de l’acte thérapeutique va pouvoir avoir lieu. De même, ce respect de l’espace-temps reste un moyen incontournable pour prévoir l’organisation personnelle de notre journée, comme, par exemple, le temps de récupération nécessaire entre chaque patient. C’est aussi la seule façon pour finir notre journée de travail avec encore de l’énergie pour être capable de vivre en dehors de son travail.

Le sens du rythme

Pensez-vous que le massage soit une danse? Les effleurages, les pétrissages, les frictions, les percussions, autant de manoeuvres qui nécessitent des mouvements différenciés, tant par l’habileté qu’ils requièrent que par leur rythme, une mise en mouvement de notre propre corps et une adaptabilité au corps de l’autre. L’alternance de lenteur, de rapidité, d’impulsion, de pression, permet à la main de devenir le prolongement du corps qui rebondit, s’étale, s’étire. S’enchaîne alors toute une succession de mouvements improvisés avec créativité au son d’une musique ambiante.

Le sens des limites

Au même titre que des danseurs, nous devons veiller aux limites fonctionnelles de notre corps en mouvement. Plus les clients se détendent, plus leur corps devient lourd et plus lever une jambe, un bras va nous demander un effort. Prendre soin de l’autre et dépasser nos possibilités fonctionnelles devient alors un non-sens. Par limites fonctionnelles, on entend le respect des lois anatomiques de notre corps et des lois de la gravité, de façon à utiliser notre corps sans le blesser.

Notre profession concerne le toucher : lorsque nous donnons un massage, nous entrons dans la bulle de l’autre et nous avons la nôtre, comme deux ensembles mathématiques, deux environnements, deux histoires de vie. Combien de fois n’ai-je pas dépassé mon heure au service du patient au détriment du temps dont j’avais besoin pour me ressourcer et me préparer pour le prochain rendez-vous. Les frontières d’un pays dépendent souvent de la force intérieure développée au cours de l’histoire. Lorsque notre pays corporel est fort bien situé dans son identité, alors nos limites sont plus faciles à déterminer. Et ces limites pourront varier d’une personne à l’autre.

Par contre lorsque nous sommes fatigués, vulnérables, « humains » (3), parfois déstabilisés par une crise existentielle, c’est souvent là que nos limites seront transgressées et que nous risquons de nous faire envahir dans notre bulle, notre espace, de nous faire pomper notre énergie et de terminer un soin dans un état d’épuisement.

Le sens de la créativité

Selon le Larousse, il s’agit de « la capacité d’imaginer des solutions originales et meilleures dans n’importe quel domaine ». La créativité est la capacité de différencier les habiletés, d’inventer des solutions face à des situations complexes. Dans la mesure où nous nous adressons à des personnes variées avec des histoires corporelles différentes, notre geste thérapeutique devra être en mouvement, capable de créer un massage nouveau à chaque fois, tout en respectant les bases acquises comme points de repère.

Deux niveaux sont à considérer: la créativité dans le massage et la créativité dans la diversification de nos services. Dans les deux cas, la créativité sera utile pour amener de la variété dans notre travail. Un des éléments préventifs de l’épuisement est la diversification des transmissions neuronales dans notre cerveau. Plus nos tâches sont variées, plus notre système nerveux sera stimulé dans la diversité. Par contre, si nous restons dans des gestes répétitifs, la lassitude risque de s’installer progressivement et alors, le plaisir de travailler s’estompe.

Quant à la créativité dans nos services, celle-ci permet d’avoir cette souplesse pour réagir vite aux réalités du marché et nous réajuster par rapport aux besoins de la clientèle. Plus nous développons un esprit créatif, plus nous sommes à l’aise dans l’innovation.

Ouverts au monde

« Danser » notre pratique au quotidien développe une aisance corporelle, bon remède à la timidité. Toute personne à l’aise dans sa peau aura plus de facilitépour se créer un réseau relationnel utile pour l’expansion de son bureau professionnel. L’ouverture au monde nous permet de créer des ponts relationnels avec notre clientèle et d’autres réseaux professionnels mais permet également de nous tenir informés de ce qui se passe dans le monde. Être capable d’échanger avec tel comédien qui nous parle de son prochain rôle, tel sportif de sa prochaine compétition, tel musicien de sa performance, contribue à créer ce que la programmation neurolinguistique nomme le « rapport », c’est-à-dire ce lien de confiance entre les clients et nous au delà des mots. En somme, notre énergie vitale a besoin d’interactions avec l’environnement pour continuer à croître. Plus nous nous maintenons en mouvement et plus nous sommes capables de répondre aux exigences d’un monde, d’une clientèle en évolution permanente.

Être ouvert au monde, cela veut dire s’informer sur les dernières recherches et les nouvelles tendances dans notre profession. À nous de choisir de quelle façon: sur Internet, à la bibliothèque, à travers un réseau de contacts personnels, dans les revues spécialisées, etc.

Je terminerai en disant qu’à la lumière de ce parallèle osé entre la danse et la massothérapie, des alternances de moments d’activité et de pauses, de moments de présence et de distanciation, de lenteur et d’accélération dans le mouvement sont nécessaires pour que ce métier exigeant se pratique avec intensité et plaisir et donne envie au public de venir nous voir.

Notes
  • (1) Les rythmes du corps, chronobiologie et santé, Olivier COUDRON, p. 7.
  • (2) Idem, p. 9.
  • (3) « Les frontières de la relation thérapeutique », Alexandra DOMINIQUE,Le Massager, Nov. 99, p. 23.
  • LePetit Larousse et le Dictionnaire étymologique Larousse.
Autres lectures non exhaustives
  • Vivre son corps, Yvonne BERGE, Le Seuil, 1975.
  • Enfants de l’univers, nous sommes rythmes, in « Stress, attention, action » de Brigitte TRANKIEM, Nathan, 1995.
  • La créativité des enfants, malgré ou grâce à l’éducation, Marie-Claire LANDRY, Logiques, 1992.
  • La danse de la vie, temps culturel, temps vécu, Edward HALL, Point/Seuil, 1992.
  • Les secrets de la communication, Richard BANDLER et John GRINDER, Le jour Editeur, 1982.